7ème dimanche ordinaire (année C)

Auteur: Laurent Mathelot
Date de rédaction: 24/02/19
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 2018-2019

Aimer ses ennemis

J’aime la doctrine catholique parce qu’elle m’apparaît élevée, exigeante car elle implique tout le corps et tout l’esprit. Ce n’est pas seulement une spiritualité, c’est un mode de vie. Elle s’adresse à tout mon être.

J’aime la doctrine catholique parce qu’elle m’implique totalement et au-delà de ce que j’imagine, pense ou désire. A mesure que l’on devient scrupuleux, qu’on cherche à vivre tant sa plénitude que sa radicalité, il se produit en nous des choses extraordinaires qui dépassent toute attente. Le christianisme est quelque part toujours bouleversant, sinon il est mort. Je crois personnellement à son pouvoir inouï de guérison.

Maintes fois, dimanche après dimanche, année après année, nous entendons le commandement d’aimer. Toutes et tous ici, si nous adhérons à l’Évangile, c’est sans doute parce qu’il propose une religion de l’amour. Jour après jour, semaine après semaine, nous méditons ce commandement de l’amour. Aujourd’hui, jusqu’à aimer nos ennemis.

Je l’ai dit : j’aime le catholicisme parce qu’il est incarné – pas seulement une pensée ou une profession de mots – incarné ! Notre religion est une religion des entrailles, des tripes – osé-je dire – pas seulement de l’esprit.

L’amour qu’on nous demande, ce n’est pas une idée, pas même un idéal. L’amour qu’on nous demande, c’est du concret – c’est aimer ici et maintenant ; c’est aimer de toute son âme et de tout son corps ; ressentir de l’amour, avec son cœur, avec ses tripes. Il y a derrière l’étymologie du mot « miséricorde » la notion d’entrailles, d’un ventre qui s’émeut.

Combien de fois avons-nous entendu ce commandement d’aimer nos ennemis et n’y avons prêté qu’une attention distante ? Pour beaucoup, il se résume à nous aimer au-delà de nos conflits et disputes ; au fond à maintenir, par delà l’offense, l’idéal du pardon ; à garder la perspective d’une réconciliation. Pour d’autres, il s’agit d’envisager l’amour des ennemis du christianisme, de ceux qui nous rejettent à cause de notre foi ; d’aimer cet ennemi lointain qui combat en Syrie, qui opprime en Chine, qui tue au Nigeria. Tant que l’ennemi est au loin, il est encore facile de vouloir l’aimer ...

Mais le pédophile qui viole vos enfants, le prêtre qui touche à vos fils et vos filles … êtes-vous prêts à encore l’aimer ? Êtes-vous prêts à la miséricorde envers ceux qui ruinent la vie des plus innocents ? qui abusent de la fragilité de jeunes gens ? qui souillent de leur désirs pervers les personnes, les familles et l’Église ?

Êtes-vous prêts, non seulement à entendre, mais à pratiquer cette demande de l’Évangile : « Ne jugez pas … Ne condamnez pas … Pardonnez » ? Êtes-vous prêts à aimer l’ennemi qui s’approche de vous jusqu’au dégoût ?

Saül était devenu l’ennemi intime de David – par convoitise, par jalousie, par envie. Pervers, l’esprit de Saül a fini par concevoir de le tuer. Vint alors l’épisode que nous venons de lire : Saül s’est endormi et se trouve ainsi à la merci de David. Abishaï lui dit : « Aujourd’hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains. » Un coup de lance et David aurait tout réglé … qui n’aurait pas compris qu’il le fasse ? Aujourd’hui Dieu livre des pédophiles entre nos mains.

Pourtant David refuse la vengeance, il refuse de porter la main sur Saül parce qu’il a reçu l’onction du Seigneur, lui qui est bon pour les ingrats et les méchants, qui leur conserve sa miséricorde.

Cela ne signifie pas que David reste passif face à l’agression, encore moins qu’il l’accepte. David désarme Saül et, à bonne distance, lui fait prendre la mesure de son injustice et de son infidélité. Quand l’Église laïcise un cardinal à cause de ses perversions et de ses crimes, c’est précisément ce qu’elle fait : elle prend distance et lui montre l’ampleur de son ignominie. Il y a là toute la nuance entre sanctionner et punir. David ne se tait pas, au contraire il parle fort, publiquement, ainsi il sanctionne le comportement de Saül mais il ne se venge pas.

Vous le savez, l’Église était réunie cette semaine au Vatican pour un sommet sur les abus sexuels commis par des prêtres et leurs complices, ceux qui ont gardé le silence, bien souvent pour des questions d’image de marque.

La priorité est bien sûr d’écouter les victimes. La première urgence est, en effet, l’urgence des soins, à commencer par la parole qui libère, le Pape l’a encore rappelé ce matin. Mais si l’on veut comprendre cette crise, il faudra dialoguer avec les pédophiles, essayer de comprendre les causes en eux de cette terrible perversion. Et pour cela, il faudra quelque part encore les aimer.

Aimer ses ennemis ce n’est pas un idéal, quelque chose qui se rapporte toujours à demain, à plus tard, à une réconciliation finale. Aimer ses ennemis c’est aimer, comme le père Amel, le frère qui t’égorge. Aimer ses ennemis c’est aimer celui qui te souille, qui te crucifie, qui te tue.

Aimer ses ennemis c’est encore reconnaître de l’humanité au pédophile qui t’a violé, alors que tout le monde comprendrait si bien que tu la lui dénies, lui qui a foulé la tienne de son vice. Le mien s’appelait Guy et ce n’était pas un prêtre.

Voilà la réalité du christianisme ; voilà jusqu’où doit s’incarner l’amour ; voilà le concret de notre religion. Voilà l’amour sur la Croix : aimer, au-delà de l’inhumanité, l’humain qui nous méprise. Et même chercher à comprendre, si possible, l’impossible à comprendre.

J’espère sincèrement que cette homélie vous révolte, que vous la trouvez scandaleuse et même qu’elle vous soulève le cœur. Aimer ses ennemis c’est aimer jusqu’à la nausée et, s’il le faut, jusqu’à la mort.

Aimer ses ennemis c’est aimer envers et contre tout ; parce que seul l’amour plus fort que la mort peut rendre, à la victime d’un pédophile, la Vie.