34ème dimanche du temps ordinaire (année C)

Auteur: Didier Croonenberghs
Date de rédaction: 24/11/19
Temps liturgique: Temps ordinaire
Année liturgique : C
Année: 2018-2019

« On venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là, à observer »      Ne restons-nous pas bien souvent comme cette foule,  à observer passivement le monde, et tous ses crucifiés ?   Sans verser dans la culpabilité, ne nous arrive-t-il pas d’ailleurs de regarder à distance certains événements tragiques et injustes de notre société ?   Nous nous mettons alors à l’écart, un peu résignés. Face à la surcharge d'images et d'informations, nous devenons de plus en plus insensibles. Ne sommes-nous pas comme le peuple près de la croix : complice, passif ou simplement désemparé, à observer le tragique de l’existence se dérouler sous nos yeux ?  Dans toutes ces situations—où le sens semble définitivement absent— deux réactions peuvent nous traverser, à l’image de celles des chefs, des soldats, et des larrons dans l'évangile.

Il y a d’abord celle du désarroi, du sauve-qui-peut, celle qui propose une impossible fuite en avant :   «Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas et les anges de te porteront» disait le tentateur au début de l’évangile de Luc.  « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » lancent similairement ceux qui tournent Jésus en dérision au pied de la croix.  « Se sauver soi-même ! », par ses propres forces,  prendre la fuite sans se laisser accompagner :  voilà bien un penchant qui —pour différentes raisons parfois bien légitimes— peut nous traverser.  D'ailleurs, fuir certaines difficultés de l’existence et « se sauver soi-même », n'est-ce pas le mirage de notre monde occidental,  avec son idéal d’accomplissement personnel,  qui peine à créer du commun et du collectif?  Qui ne voit bien souvent l’avenir qu’en termes individuels ? Vous l'avez compris : vouloir se sauver —le mot le dit bien— revient en définitive à fuir notre monde tel qu'il est.       Cependant, dans toutes nos situations d'épreuve, il est une deuxième manière d’envisager notre vie. Celle-ci nous invite à la lucidité et la vérité sur nous-mêmes —comme le deuxième larron¬— et au courage dans l'adversité. Elle nous invite finalement à transformer notre détresse en prière, cette ouverture du cœur, qui envisage toujours de l'avenir !  « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume ». Le condamné en fin de vie parle… au futur… Il ne s'agit plus de se mentir ou de fuir en avant. Mais d'observer notre monde, nos histoires avec les yeux de Dieu, et d'y voir ce qui peut encore naître cher l’autre, dans ce royaume où tout est à venir, à recréer.      Pour envisager la vie de cette manière, il ne s'agit pas de chercher avant tout son propre salut personnel, son accomplissement, son propre bien-être et bonheur, son moi je… Il s’agit d’être sauvé de l’obsession de son propre salut ! Le larron ne dit pas « Sauve-moi ».  C'est au contraire la voix du courage qui parle en lui, et qui fait qu’il pense un avenir commun, aussi mince soit-il : «Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume !».  Voilà l'unique occurrence dans l'évangile de Luc où le Christ est simplement appelé Jésus, sans aucun autre titre.  Et c'est à ce moment précis que Jésus se révèle comme Christ, c’est-à-dire vrai sauveur de l'humanité ! Dans cette rencontre au cœur de la détresse, un horizon s'ouvre à celui qui n'en voyait plus dans sa vie.       Quelles que soit nos épreuves, l’évangile ne nous invitera jamais à changer de vie, mais à l'envisager autrement, en acceptant que le salut —risquons encore d’utiliser ce mot si mal compris—passe désormais par nos mains, par nos paroles courageuses, notre prière confiante. Il s'agit de croire que nos histoires sont inscrites dans la mémoire et l’éternité de Dieu, qui voit dans chacune d’elles une promesse, un avenir toujours possible. Cependant, c'est à nous d'offrir, de porter un tel regard sur les autres. Pas à attendre le salut d’en-haut, mais à l’offrir dès maintenant, ici-bas. Il convient à chacun et chacune de nous d'œuvrer au salut de notre monde, par de simples gestes de solidarité, des rapports en vérité, des paroles qui prennent soin et qui libèrent. Offrir un salut à notre monde, c’est se mettre à son écoute, et entendre ceux qui crient : "Souvenez-vous de nous.", au plus petit autour de nous, qui dit… « Souviens-toi de moi »…        Oui, le salut de notre monde passe désormais par nous, par notre capacité à ne pas oublier les plus oubliés ! Dieu a besoin de nous pour agir, pour porter sa parole et se faire entendre en ce monde. Le messie crucifié —ce roi bien belge puisqu’il règne mais ne gouverne pas!— nous laisse ainsi libres de le suivre ou non, de le faire régner sur nos vies ou non.  Car le vrai pouvoir se donne, il ne se prend jamais.   Alors —en cette fête de la puissance maîtrisée— ne restons pas observateurs de nos vies.... Et posons-nous aujourd’hui cette question aussi simple que cruciale.  A qui voulons-nous donner du pouvoir et offrir notre confiance ?  Est-ce aux promesses de notre temps,  qui nous disent « sauve-toi toi-même », « fais ton salut » ?  Ou voulons-nous donner du pouvoir à tous ceux qui n’en ont pas ?  A tous les crucifiés de notre monde, les plus faibles qui par leurs vies disent « Souvenez-vous de nous».       C’est à chacun de nous d’y répondre. Et là où il est, de trouver les ressources pour agir en ce monde et faire régner ce royaume de Dieu, dans lequel personne n’est oublié. Amen.